(Pour des raisons faciles à comprendre, les noms et prénoms munis d'un astérisque ont été changés)
Ils entrèrent de nouveau dans la maison, et Christian eut un élan réprimé instinctivement vers sa valise. Il se rendait compte tout à coup que c’était son seul bien, et un immense fardeau
pesa soudain sur ses épaules. Jocelyne était tout près de lui et posait de grands yeux étonnés sur ce qui l’entourait, mais lui se sentait misérable, inquiet, et plus seul que jamais. Leur
gardienne, Emma*, voyait bien que les enfants étaient apeurés dans cet environnement nouveau pour eux, aussi s’ingénia t’elle à les rassurer : elle ouvrit les valises, et leur dit :
" Voyons toutes ces belles choses que vous avez apportées ! " Les enfants suivirent avec intérêt le déballage des premiers vêtements, mais bien vite, Jocelyne s'approcha de
l'unique fenêtre et se perdit dans la contemplation des poules, dont les battements d'ailes l'avaient alertée. Christian, lui, était très attentif à l'inventaire et se demandait quand il aurait
l'occasion de mettre les beaux souliers noirs qu'il voyait briller de tout leur éclat du neuf dans la valise…
Puis Emma* dit à la petite d'aller devant la maison, dans la cour et de ne pas s'éloigner, et elle fit visiter à Christian le reste de la maison. Au rez -de chaussée, une chambre faisait
face à l'entrée de la salle à manger. Ils gravirent un escalier de bois et entrèrent à gauche. Il y avait là deux chambres, l'une sur l'arrière, sans fenêtre, et l'autre donnant sur la cour. La
première était celle des deux plus jeunes fils, dont l'un, employé dans une ferme des environs, venait de temps en temps, et l'autre chambre était celle de l'aîné. Emma dit à Christian:"Tu
dormiras avec Mickaël* quand Arnaud* sera absent, et quand il reviendra, tu dormiras dans l'autre chambre avec Lionel*. Ta sœur dormira en bas dans le petit lit blanc, au pied de mon
lit".
Avant de redescendre, Christian vit que la partie à droite du palier était un immense grenier sombre. Cela lui causa un vague malaise.
Emma était seule avec les enfants, et ils partagèrent leur premier repas à la grande table familiale. Il fut vite expédié, car l'appétit n'était guère au rendez-vous face à la tension
ambiante. Puis Emma leur dit d'aller jouer dans la cour. Ils pouvaient dit-elle aller partout, sauf sur la route, et devaient faire attention dans les granges ouvertes où se trouvaient de vieux
outils agricoles. Christian sortit, très satisfait de cette liberté toute neuve, accompagné de Jocelyne, qui ne le quittait pas d'une semelle, et ils commencèrent la découverte de leur univers.
Au début, ils observèrent les volailles, nombreuses, qui s'écartaient à leur approche, mais ils n'osaient pas trop bouger, car ils étaient impressionnés par les coqs, qui, semblait-il, les
regardaient de travers… Finalement, ils s'enhardirent, et bientôt, ils cohabitèrent dans une prudente réserve…
Christian et Jocelyne passèrent une partie de l’après-midi à découvrir leur nouveau domaine, lequel était plutôt vaste et varié. Il était aussi plein de recoins à visiter, qui ne se
laissaient pas deviner tout de suite. Dans la grange à l’extrémité de la cour, une partie était occupée par un cabriolet à attelage, basculé vers l'arrière, recouvert de toile noire imperméable
rabattable . Ses brancards joliment incurvés se dressaient vers le ciel. Tout à côté, l’autre partie comportait un espace fermé – Christian visiterait plus tard le chai – et un étage desservi par
un escalier extérieur. Les deux enfants en poussèrent la porte et virent un épandage de pommes, sur le plancher, qui étaient là en réserve pour l’automne. Tout les intéressait. Comme tous les
enfants, ils étaient curieux. Aussi ne s’ennuyèrent-ils pas une seule seconde.
Vers le milieu de l’après-midi, ils entendirent Emma les appeler, et elle leur donna à chacun une immense tartine de confiture, qui fut acceptée avec reconnaissance. Elle leur dit qu’il fallait goûter vers quatre heures, car les hommes de la famille rentraient un peu tard, et il fallait tenir jusqu’au diner.
Effectivement, quand la lumière extérieure commença à baisser, on entendit une pétarade : un vélomoteur approchait, et bientôt entra dans la cour. Un adulte et un jeune garçon en
descendirent. Christian les regarda approcher avec un peu d’appréhension, et il préféra les précéder dans la maison.
Emma lui présenta Lionel, l’aîné, proche de la trentaine, et Mickaël, le frère cadet, qui avait une dizaine d’années. Lionel, le visage fermé, scruta les deux enfants, et marmonna un
bonsoir, lui aussi indéchiffrable, et Mickaël esquissa un petit sourire de bienvenue.
Très vite, ils passèrent à table. Emma attendit que tout le monde soit assis. Puis Lionel sortit de sa poche un couteau, dont il déplia la lame, et le posa à côté de son assiette. Dès
lors, Emma commença à remplir les assiettes de soupe au pain, en commençant par celle de Lionel.
Christian avait suivi d’un œil attentif tous ces détails. Il s’interrogea sur cette sorte de rituel auquel il venait d’assister. Et soudain, il comprit : il avait devant lui
" l’homme " de la famille. Emma n’avait pas, n’avait plus, de mari.
Le repas se déroula en silence. Christian, très impressionné, n'osait à peine bouger. Jocelyne, elle, mangeait sa soupe tranquillement, étrangère à la lourdeur de l'ambiance.
Pendant ce temps, Emma avait rempli son assiette et mangeait à son tour. Elle servit une deuxième fois son fils aîné. Christian avait fini. Il fit mine de descendre de son banc. Il
entendit soudain: "Tsst, tsst !" Levant les yeux, il vit Emma qui balançait doucement la tête d'un côté à l'autre en signe de dénégation, et glisser un regard furtif à son fils. Christian se
rassit, bien droit, les bras posés de chaque côté de son assiette, et ne bougea plus: il venait d'enregistrer sa première leçon…
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