Quelques instants plus tard, ils franchissaient une nouvelle porte. La première chose qui impressionna fortement Christian fut l’immensité de la salle, puis l’odeur caractéristique de vêtements neufs, et enfin la quantité de rayonnages qui garnissait les murs, tous occupés. Mais presque immédiatement, une évidence s’imposa : tout cela manquait de gaîté, les couleurs dominantes des vêtements étaient plutôt ternes, des gris, des marrons, des bleu marine, déclinés dans tous les dégradés possibles, quelques blancs, roses ou bleu ciel, rares.
Derrière un comptoir, une dame à l’air bienveillant les regardait s’approcher Elle sourit à l’enfant qui sentit son appréhension se dissiper comme par magie. Elle prit une valise derrière le comptoir, puis elle en fit le tour et vint prendre les mesures de Christian. Et pendant l’heure qui suivit, la valise s’emplit petit à petit de vêtements. Christian savait qu’ils étaient pour lui, et il en avait conclu que son avenir immédiat n’était pas forcément mauvais. Il attendit donc patiemment que son habillage se termine. Il s’acheva, en effet, par l’adjonction des paires de chaussures, au nombre de trois : des charentaises, à l’air très confortable, des souliers de ville, noirs et brillants, et des chaussures que Christian n’avait encore jamais vu : des galoches au cuir montant, sur des semelles de bois très épaisses…
Bientôt, une deuxième valise, plus petite, reçut le trousseau annuel destiné à sa sœur. Puis ils quittèrent la salle. Ne voyant pas les bagages les accompagner, Christian imagina qu’il les reverrait sans doute bientôt.
Ils remontèrent dans la voiture, et environ dix minutes plus tard ils se présentèrent sous le porche d’une enceinte de hauts murs. L’entrée était fermée par une barrière basculante, et après un conciliabule extérieur, la voiture s’engagea dans un dédale d’allées entre de grands bâtiments. Christian comprit très vite qu’il était de nouveau à l’intérieur d’un hôpital, et une angoisse soudaine le saisit. La voiture s’arrêta devant un pavillon relativement modeste, et la dame en gris accompagna les enfants à l’intérieur. Voyant l’inquiétude sur le visage de l’enfant, elle lui dit qu’il allait passer la nuit là, mais qu’elle reviendrait les chercher, lui et sa sœur, le lendemain. Puis elle les laissa avec la fille de salle responsable du service.
Christian fut accompagné jusqu’à un petit dortoir de quelques lits, visiblement inoccupés, et la fille de salle lui dit qu’il pouvait choisir son lit pour la nuit. Elle lui indiqua aussi qu’elle reviendrait dans quelques instants pour l’emmener à la salle à manger du bâtiment.
Après le repas, Christian regagna le dortoir. Comme il n’avait pas d’occupation, et alors qu’il commençait à s’ennuyer, il préféra se coucher tout de suite. Le soir tombait lentement, trop lentement à son goût, et les ombres engloutissaient peu à peu les feuilles des arbres qu’il apercevait à travers les fenêtres. Il sentait son cœur battre pesamment dans sa poitrine, et ses oreilles bourdonner furieusement de l’entrelacement inextricable des pensées qui l’assaillaient, et de l’inquiétude qui le tenaillait. Mais bientôt, sa fatigue eut raison de lui, et il s’enfonça dans un lourd sommeil.
Depuis quelques jours, la température extérieure s’était rafraîchie, et les arbres commençaient tout doucement à se dépouiller de leurs feuilles. Christian les regardait parfois tournoyer gracieusement jusqu’au sol. Son coeur était à l’unisson de cet automne empreint à la fois de la beauté des ors mourants et d’une certaine tristesse…Il aimait cette saison qui reflétait, lui semblait-il, une part de lui-même qu’il n’aurait su expliquer.
Ce jour-là, la fille de salle vint le chercher au réfectoire à la fin du repas, et lui demanda de venir dans sa chambre. Arrivés là, elle lui demanda de faire une toilette rapide et de se changer, car il allait quitter l’hôpital. Ce fut pour lui une bonne nouvelle, mais aussi une source d’anxiété, ne sachant pas ce qu’il allait advenir de lui.
La dame en gris était là, à l’accueil, en compagnie d’une infirmière qui avait Jocelyne dans les bras, et de la sœur concierge. Christian fut très heureux de renouer le lien fraternel, et l’échange de sourires parla de lui-même… Un taxi attendait dans la rue, et après quelques minutes de trajet, ils arrivèrent à la gare de Saint Maixent. Comme à l’accoutumée en cette saison, le ciel s’était assombri, et la grisaille s’était installée. Ils traversèrent le hall et se retrouvèrent sur le quai. Ils attendirent un peu, et Christian était tout plein de curiosité impatiente : il allait, pour la première fois, voyager en train ! Celui-ci arriva enfin le long du quai : c’était un autorail rouge et blanc de deux wagons, avec sa drôle de petite guérite sur le toit, une « Micheline » comme on disait alors. Ils s’installèrent. Christian prit d’autorité la place à côté de la fenêtre, et devint immobile. Dans un frémissement d’abord imperceptible, le train bougea et le paysage commença à défiler lentement devant les yeux écarquillés de l’enfant. Bientôt, il devint impossible d’entendre les conversations, à mesure que la vitesse augmentait. Pin-Pon Pim-im-im-im-imp ! Christian sursauta sur son siège. Le train venait de faire entendre sa voix puissante… Petit à petit, il s’habitua au vacarme et à la vitesse, et à l’intérieur de son corps, il ressentit bientôt des petits chatouillis, son cœur se mit à battre un peu plus fort : c’était un pur bonheur ! Il regardait avec un plaisir sans mélange le paysage arriver et disparaître rapidement devant lui, et, par moments, il découvrait des immensités jusqu’à l’horizon lointain qui lui donnaient confusément des sentiments d’explorateur.
Puis le train ralentit et s’arrêta. Ils descendirent et gagnèrent l’extérieur, où un taxi les attendait. Après un trajet très court, il se rangea devant un grand bâtiment où ils entrèrent.
Dans le hall, en face d’eux, un escalier monumental s’élevait, mais, à la grande surprise de Christian, ils se dirigèrent vers une porte au coin d’un couloir, et ils commencèrent à descendre un autre escalier, beaucoup plus étroit, dans un total silence…
Le temps s’écoulait lentement, trop lentement au gré de l’enfant. L’école lui permettait de s’occuper l’esprit, mais il se sentait un peu perdu parmi les autres enfants d’âge varié - c’était une classe à plusieurs niveaux – et ses préoccupations personnelles étaient trop présentes à son esprit dès qu’il allait dehors. Il n’arrivait que difficilement à se mêler aux jeux collectifs de la récréation. Il était solitaire et triste.
Dès qu’il rentrait dans sa chambre, à l’hôpital, c’était pire encore. La tristesse se transformait en véritable désespoir qui évoluait souvent vers des crises de larmes. L’infirmière qui s’occupait des enfants avait remarqué son état, et s’efforçait de ne pas le laisser seul. Mais après l’extinction des lumières du soir, la solitude s’installait de nouveau avec lui dans son lit, et il ne trouvait que tardivement un sommeil généralement perturbé.
Heureusement, le printemps revenu, il vit arriver les fins de semaine avec plaisir, car le dimanche était le jour de promenade à l’extérieur des murs, en compagnie d’une infirmière accompagnatrice. Leurs pas les conduisaient souvent le long de la grande avenue Denfert-Rochereau. Il y avait là un chemin piétonnier bordé de tilleuls et de gazon. Les enfants pouvaient s’y déplacer ou jouer en toute sécurité. Le temps filait plus vite, et Christian aimait beaucoup cette nature apaisante. D’autres fois, ils allaient à la piscine, à une demi-heure de marche, et ils pouvaient s’y tremper les pieds quand le temps le permettait. Sinon, ils pouvaient jouer sur l’herbe dans l’enceinte fermée de l’établissement. Là encore, le grand air, le bruissement du vent dans les peupliers, la douceur de la température extérieure, celle de l’herbe odorante où il s’allongeait en fermant les yeux, lui apportaient un apaisement feutré dans lequel il arrivait à oublier sa peine.
Les semaines, et les mois passèrent. L’année scolaire s’achevait. Une année s’était écoulée depuis son arrivée à l’hôpital. Les vacances de juillet et août succédèrent à la sortie des classes sans changement notable dans les occupations de l’enfant. Mais son désoeuvrement lui pesait de plus en plus, et son moral s’en ressentait. Septembre s’invita dans son ennui. Mais il voyait arriver avec intérêt la rentrée prochaine, car il avait découvert que l’école lui plaisait…
A suivre…
A La Réunion, le temps de Noël, et donc des vacances, s'annonce à travers deux arbres symboles que sont les flamboyants et les letchis. Je ne résiste pas au plaisir de vous présenter un magnifique flamboyant:
A tous ceux qui verront cet article, je souhaite un Joyeux Noël et une très Bonne Année 2007.
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