Samedi 30 septembre 2006
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L’attente (2)
Les jours passaient, trop lentement. Au début Christian s’ennuya ferme. Il se sentait très isolé, et sa nature timide ne l’encourageait pas à se lier. Il était tout entier à ses réflexions, qui tournaient dans sa tête, encore, et encore… Il finit par se faire des copains parmi les quelques enfants qui partageaient son attente. La plus grande des filles, âgée d’environ sept ans, l’avait pris en amitié, et l’aidait dans sa vie quotidienne. Elle aussi, cependant, restait de longs moments pensive et triste, et puis, brusquement, sa nature rieuse reprenait le dessus, et elle entraînait Christian dans des promenades vers les jardins de l’hôpital, derrière les bâtiments. La seule chose que Christian n’aimait pas était de devoir traverser des couloirs qui sentaient l’éther, et cette odeur particulière qu’il retrouverait plus tard dans les structures collectives où dormaient de nombreux pensionnaires. Mais les promenades au jardin le ravissaient, et l’aidaient à oublier momentanément sa situation. Parfois venaient des visiteuses dans le service de séjour des orphelins. Une femme jeune, célibataire, environ la quarantaine, apportait avec elle des menus cadeaux ou des sucreries, et lisait de temps en temps des histoires aux enfants. Et puis il y avait aussi une adorable petite grand-mère, très vieille, très courbée, toujours souriante, qui, très souvent, caressait les joues et les cheveux de ses petits protégés. Elle demanda un jour à l’infirmière du groupe, de la prendre en photo avec « ses » petits. Ces deux femmes apportaient toujours avec elles des rayons de soleil dans la grisaille des jours sans fin.
La température de l’air avait baissé, et les beaux jours s’en étaient allés tout doucement. Les feuilles des tilleuls et des platanes jaunissaient. L’automne était là. Un après-midi, Christian trouva sur son lit des vêtements repassés et pliés. La femme de salle lui dit qu’il les mettrait le lendemain sans lui en donner la raison. Cette nuit-là, il dormit très mal. Il était inquiet.
Au petit matin, il se leva un peu plus tôt que d’habitude, et après la toilette et le petit-déjeuner, il enfila sa tenue propre. La fille de salle le confia à une autre infirmière, qui l’entraîna bientôt dans la rue. Christian était à la fois content de retrouver l’extérieur des murs, et troublé de ne rien savoir de sa nouvelle destination. Mais l’attente fut brève. Après quelques minutes de marche, ils arrivèrent dans une cour d’école où se trouvaient déjà de nombreux élèves de son âge.
Un monsieur souriant les accueillit et très vite Christian se retrouva seul dans cette foule, complètement effrayé. Une cloche retentit, et tous les enfants se mirent en rang devant l’entrée de la classe. Au signal, ils entrèrent. La classe était meublée de longues tables noires où huit élèves s’asseyaient côte à côte. A chaque place, un trou dans le bord de la table recevait un encrier de porcelaine. Ils se mirent derrière le banc et attendirent que tout le monde soit en place. Le maître de la classe fit alors un signe de croix, imité par tous, et une courte prière commença. Christian se contenta d’écouter, car cet enchaînement de mots et de phrases lui était inconnu. Puis ils s’assirent et une journée de classe commença. Il fallut à Christian quelques jours pour s’habituer, mais petit à petit, il prit goût à ses nouvelles occupations. Il se fit des copains rapidement, et oublia quelque peu sa tristesse.
De l’autre côté de la rue, il y avait l’église, monumentale, imposante, décorée sur les côtés de gargouilles effrayantes. Christian n’aimait pas trop les regarder, mais, avec ses copains, il lui arrivait de rentrer dans l’église pour voir le bedeau sonner les cloches pour l’angélus. C’était un spectacle à part entière. Trois cordes descendaient du plafond, chacune passant par un trou.
Le bedeau commençait par tirer sur les cordes l’une après l’autre, et son élan augmentait progressivement. Au début il ne se passait rien de spécial. Mais tout à coup, on entendait une cloche tinter, puis une autre, et encore une autre. Le bedeau relançait l’élan sur les cordes ; le volume et la fréquence des tintements augmentaient. Au plus fort de la sonnerie, le bedeau laissait sa main agrippée à une corde au moment où elle était à son plus bas niveau, et, devant les yeux écarquillés des enfants, il s’envolait pour un bond vertical de trois ou quatre mètres, avant de venir se reposer sur le sol. Ses spectateurs, subjugués, béaient d’admiration.
Un peu plus tard, le bedeau leur permettrait à tour de rôle de s’envoler modérément à leur tour vers le plafond, et de sentir leur cœur et leur ventre les chatouiller très fort.
Assez vite, Christian fut autorisé à se rendre à l’école et à en revenir seul. Ce fut pour lui une bouffée d’oxygène, car il ne se pressait pas à rentrer après le travail. Il aimait musarder un peu, et au lieu de rejoindre l’hôpital il partait quelques minutes dans la direction opposée, pas loin, où se trouvaient la rue commerçante et tous ses magasins pleins de trésors. C’était aussi la rue qu’il avait habitée avec sa mère. Deux magasins l’attiraient particulièrement : une boulangerie pâtisserie, avec ses gâteaux dorés, et une chocolaterie fine, plus loin dans la rue.
Il allait souvent jeter un coup d’œil sur la vitrine de la boulangerie, mais il en revenait toujours un peu déçu, car il ne disposait pas du moindre centime pour soulager sa gourmandise. Un jour, pourtant, alors qu’il s’était assis au bord du trottoir devant l’école, il découvrit, à sa grande surprise, une pièce dans le caniveau. Cinquante centimes qui brillaient à quelques centimètres de sa main. Une fortune pour lui qui n’avait jamais eu d’argent à lui. Il jeta un coup d’œil à la ronde. Personne. Il ramassa la pièce, et tout naturellement, se dirigea vers la boulangerie. Il entra le cœur battant, et d’une voix hésitante, demanda à la boulangère quelques macarons dorés et des bonbons pour compléter la somme. Puis il sortit avec ses trésors. Ce jour-là, il entrevit le paradis…
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